Justicialisme et communautarisme européen

Le vrai visage du Péronisme

Le 14 mai 1962, PERON écrivait dans une très chaleureuse missive adressée au "senior Don Jean THIRIART" : « La Justice sociale, l'Indépendance économique et la Souveraineté politique pour lesquelles nous luttons depuis plus de vingt ans, constituent la position idéologique intermédiaire entre l'extrémisme de Moscou et l'extrémisme de Washington et forment la synthèse de notre doctrine justicialiste basée sur la mystique du bien et de la grandeur de notre Patrie et de notre peuple », phrase qui sonnait comme l'écho de la pensée du fondateur de JEUNE EUROPE. PERON concluait sa lettre en disant qu'il désirait que, à l'avenir, leurs deux mouvements s'unissent.

De fait, comme nous le verrons plus avant, les thèses du Communautarisme européen et du courant justicialiste convergent en de nom-breux points.

 

PERON AU POUVOIR

Le 4 juin 1943, un groupe d'officiers réunis dans une organisation secrète nommée "GRUPO DE OFFICIALES UNIDOS", qui prônait des idées assez vagues, s'emparait du pouvoir et formait un gouvernement sous la présidence de FARREL. Durant les deux années qui suivirent, la personnalité d'un certain PERON, ex-colonel alors vice-président, supplanta rapidement celles de ses falots collègues. PERON avait pris la tête du Département du Travail qu'il transforma bientôt en Secrétariat d’état (les institutions argentines étaient calquées sur la Constitution américaine).

Le moins que l'on puisse dire est que la junte ne jouissait pas d'une forte popularité. PERON avait compris que pour se maintenir au pouvoir, le gouvernement devait acquérir un soutien populaire. Dans ce but, il séduisit la classe ouvrière par la promesse de réformes sociales et en soutenant des mouvements de grève. Afin d'amadouer l'opposition "démocratique" qui grondait, il introduisit plusieurs radicaux dans le gouvernement, libéra des prisonniers politiques et annonça la tenue imminente d'élec-tions. Néanmoins, la tension ne cessait de croître et ces menées ne plaisaient guère aux officiers les plus conservateurs. Aussi, le gouvernement rétablit-t-il l'état de siège. Le 12 octobre, les officiers de Buenos Aire obligèrent le président FARREL à renvoyer PERON qui fut arrêté quelques jours plus tard.

En réaction, la direction du principal syndicat, la CGT, décida de déclencher une grève générale pour le 18. Dès l'annonce, une foule de travailleurs et de "descamisados" (sans chemise) convergea vers la Plaza de Mayo. Le président fut forcé de libérer PERON qui, à la lumière des torches, harangua la foule.

Lors des élections, tous les partis "classiques", des communistes aux conservateurs en passant par les sociaux-démocrates se liguèrent en une "Union démocratique" qui était soutenue par les Etats-Unis. Néanmoins, leur falot candidat ne remporta que 45% des suffrages exprimés contre 55% à PERON qui devint ainsi, au grand dam des Américains, le légitime président de l'Argentine.

 

LA THEORIE :

LES THEMES RECURRENTS DU JUSTICIALISME

L'acceptation de la formule d' "unité nationale" par PERON se situait aux antipodes du racisme, bien qu'il revendiquât ses ascendances européennes, ce qui se conçoit aisément dans un pays où la population était fort métissée. Il se marquait surtout du point de vue institutionnel : l'Etat, le Parti, les syndicats avaient tendance à se confondre. Parallèlement, la croissance de départements ministériaux était l'indice d'un recul du pouvoir législatif par rapport à l'exécutif. En fait, les débats d'idées quittèrent les hémicycles pour se dérouler désormais dans la presse et dans la rue. De plus en plus, les assemblées devinrent des chambres d'enregistrement.

La "collaboration des classes", pendant de la « société sans classe » de THIRIART, découle de la précédente. Les luttes intestines auraient compromis l'unité nationale. Le Péronisme réalisa effectivement l'alliance des classes lors des élections de 1946. En effet, il était soutenu à la fois par une dissidence du mouvement radical, par des nationalistes conservateurs qui voyaient en lui un rempart contre le communisme et l'impérialisme et des syndicalistes qui fondèrent un "Parti travailliste", ancêtre direct du futur Parti justicialiste.

 

LE PERONISME S’APPUIE SUR LES SYNDICATS

La justice sociale constitue à la fois la condition nécessaire de l'union de la nation et l'objectif du mouvement. Afin de résoudre les contradictions internes de la société, le capital et le travail doivent collaborer dans un authentique esprit d'équité.

PERON favorisa la syndicalisation massive des travailleurs. Bien sûr les organisations professionnelles existaient avant son accession au pouvoir, mais, sous sa houlette, elles changèrent profondément de nature. En effet, le syndicalisme argentin avait subi l'empreinte des mouvements anarchistes italien et ibérique, si bien qu'il refusait toute participation à l'Etat. Son principal moyen d'action était la grève tandis que le combat parlementaire était délaissé. D'ailleurs les délégués n'acceptaient pas de mandats politiques. De son côté, l'Etat aux mains des propriétaires fonciers, ne reconnaissait pas les syndicats comme des interlocuteurs légaux, mais bien comme un adversaire de l'ordre établi.

Avec PERON les choses changent : l'Etat accordait à certaines associations professionnelles la "personnalité corporative" grâce à laquelle elles pouvaient négocier avec les employeurs ou le gouvernement et son administration, signer des conventions collectives ou participer à la rédaction de la législation sur le travail. Des syndicalistes siégèrent à la direction du parti et au gouvernement. Apolitiques, les syndicats représentaient soit une profession, soit un secteur d'activité. Désormais, ils étaient appelés non plus à combattre l'Etat, mais bien à y participer.

 

LA JUSTICE SOCIALE REALISEE

Pour PERON, il est préférable de donner des actions à un ouvrier plutôt que des étrennes, car ainsi il accède à la propriété et donc à une relative indépendance économique qui, comme l'affirmait THIRIART (propriété ouvrière et non pas actionnariat pseudo-populaire), est le fondement de la liberté politique réelle. Dans le même esprit, il désirait lier la croissance des salaires à celle du PNB, de cette manière les intérêts individuels se trouvaient couplés à ceux de la nation.

PERON appliqua également le principe de circulation des élites en instaurant la gratuité de l'enseignement supérieur. Ainsi se forma une génération d'étudiants issue des classes défavorisées, alors qu'auparavant seuls les enfants des privilégiés effectuaient des études poussées.

Durant la décade péroniste les salaires crûrent fortement - sauf pendant la crise de 1950/1953 -; en 1955, ils se situaient 50% au dessus de leur niveau de 1945.

 

L’INDEPENDANCE NATIONALE ETABLIE

Mais la justice sociale ne pouvait se réaliser sans une indépendance économique. Avant 1939, l'argentine exportait les céréales, la viande et la laine produite dans ses vastes latifundia et finançait de cette manière l'achat de biens manufacturés ainsi que l'installation des infrastructures - frigorifiques, moulin à farine, ... -.

Or, l'on sait que les économies des pays dont les exportations sont basées sur un nombre restreint de produits bruts ou semi-finis sont très sensibles aux fluctuations de demande internationale. Durant la guerre, l'offre de biens manufacturés s'effondra tandis que la demande d'aliments se maintenait - l'Argentine subvenait à 40% des besoins du Royaume-Uni -. Ces circonstances favorisèrent la naissance d'une industrie légère de substitution dont le fonctionnement ne nécessitait pas une technologie avancée.

En revanche, l'industrie lourde demeurait pratiquement inexistante, nonobstant la notable exception des usines d'armement créées par l'armée. Au lendemain de la guerre, l'Argentine connaissait une situation semblable à celle du défunt empire ottoman ou de nos anciennes colonies : les infrastructures de transport appartenaient à des sociétés étrangères, principalement britanniques et américaines. Afin d'assurer son indépendance, le gouvernement PERON racheta les chemins de fer, constitua une marine marchande et créa une compagnie aérienne.

 

LA VISION GEOPOLITIQUE DU PERONISME

Après son échec de 1955, PERON avait pris conscience de la nécessité d'une union des forces anti-impérialistes. Isolée l'Argentine ne pouvait contrebalancer la puissance des Etats-Unis ou de l'URSS. Aussi développa-t-il le thème d'une lutte globale au niveau du Continent sud-américain, contre l'impérialisme yankee. Dans son esprit, il ne s'agissait pas d'une simple union de ces pays mais bien d'une intégration, de la naissance d'une nation de 200 millions d'habitants.

Pourtant, l'unification du continent ne suffisait pas, il fallait également s'allier avec le Tiers Monde et les autres piliers qui résistaient à l'impérialisme. Dans cette perspective, une Europe communautariste eût été l'alliée naturelle d'une Amérique justicialiste. PERON concevait donc un monde partagé en de grands ensembles intégrés qui aurait fait pièce aux Etats-Unis et à l'URSS. Autrement dit, une série d'Empires se seraient. partagés la planète.

PERON considérait que le processus d'intégration des pays devait précéder leur transformation interne.

Il dénonçait également cette caste qui, en Amérique comme en Europe, possède une grande part de la richesse et partage les intérêts des Etats-Unis. Il décrit le processus constant de la domination américaine. dans un premier temps, ils s'immiscent dans l'économie d'une nation par le truchement d'une oligarchie qui en retire de plantureux bénéfices. Ensuite, ils achètent les politiciens complaisants et, au moyen d'agents provocateurs, sèment la discorde dans les formations qui semblent incorruptibles. Enfin, ils s'allient les militaires qui instaureront une dictature pro-US. PERON parlait en connaissance de cause...

 

LA FIN DE PERON : NOUVEAU DEPART

En effet, son gouvernement avait été renversé par une conjuration soutenue par les Etats-Unis. Un ensemble de forces s'étaient liguées contre lui. Le clergé avait pris une part active à l'opposition parce que le gouvernement manifestait beaucoup d'intérêt à la formation de la jeunesse, fonction qui lui était auparavant dévolue. D'autre part, la crise économique de 1950/1953 avait obligé le gouvernement à négocier avec des multinationales, ce qui mécontenta une partie des syndicalistes. Quant à l'armée... ses éléments les plus conservateurs fournirent les forces nécessaires à la déposition du président.

Durant ses premières années d'exil, il se réfugia successivement dans plusieurs pays sud-américains avant de se fixer en Espagne. Malgré son éloignement, PERON dirigeait toujours le mouvement justicialiste qui représentait encore un quart à un tiers de l'électorat. En 1972, il organisa un "Front de Libération populaire" dont le candidat, CAMPORA, fut élu président en mars 1973.. Le 20 juin, PERON put ainsi rentrer dans son pays. Il contraignit CAMPORA à démissionner et organisa de nouvelles élections en décembre lors desquelles il rassembla 61,8% des suffrages grâce, entre autre, au militantisme des jeunesses péronistes.

Dès sa réélection, il reprit une politique semblable à celle de sa première présidence. La part des investissements publics dans l'économie crût fortement - 32,5% en 1973 contre 41,9% en 1977. Il passa des accords de troc avec le COMECON (échange de blé et de viande contre l'installation de barrages, houillères, puits de pétrole, usines chimiques, pêcheries) et il avança les crédits que tous refusaient à Cuba pour l'achat de biens d'équipement. En négociant avec les syndicats, il obtint le blocage des salaires durant deux ans, mais en contrepartie il augmenta le salaire minimum, les allocations familiales et les retraites; il réduisit le prix des produits de première nécessité. De leur côté, les industries acceptèrent de bloquer les prix des produits manufacturés.

Cependant, des dissensions menaçaient l'unité de son mouvement dont la "gauche" (les jeunesses péronistes) s'opposait à la "droite" (les dirigeants syndicaux, les chefs d'entreprises, les officiers...). Le premier mai 1974, le président condamna vivement la "gauche". Il n'eut pas le temps de régler ce conflit car, deux mois plus tard, le Lider fut emporté par une crise cardiaque.

 

ESSAI DE DEFINITION

Comment définir le péronisme ? Les réponses varient selon les auteurs que l'on consulte. La plupart se fourvoie en tentant d'intégrer ce mouvement dans la classification gauche/droite, ce qui les amènent tantôt à considérer le Justicialisme comme un avatar du communisme, tantôt comme une variante du fascisme. Ils achoppent presque tous sur la même pierre parce que leur vision est trop linéaire. En réalité, une catégorie leur fait défaut : l'alternative communautariste. Ce genre de discours nous éclaire plus sur les a priori de leurs auteurs que sur le fond du problème. Evidemment, la grande presse américaine diffusait la seconde thèse en insistant sur les liens privilégiés diplomatiques et commerciaux de l'Argentine avec le Reich. C'est ignorer, de manière délibérée, que PERON avait été régulièrement élu, qu'il ignorait le racisme et que, même pendant les périodes les plus tendues, la répression du Régime n'eut jamais aucune mesure avec celle qui sévit en Europe.

D'autre part, dans quelle mesure l'entreprise de définition doit-elle se baser sur les textes doctrinaux du justicialisme qui furent pour la plupart rédigés par PERON lui-même après sa première présidence ou au contraire sur les réalisations concrètes et les pratiques politiques du Régime. La question est d'autant plus cruciale qu'il s'agit d'un courant politique dont la doctrine s'est constituée de façon empirique, au gré des événements et visait essentielle-ment à l'action efficace. La théorisation fut réalisée après coup, lorsque PERON, dans son exil madrilène, rédigea plusieurs ouvrages de souvenirs. Dès lors, la meilleure méthode semble de ne pas distinguer trop nettement la pratique de la doctrine tout en se méfiant des justification a posteriori. De surcroît, la pensée de PERON évolua d'un nationalisme argentin en 1945 vers un nationalisme continental sud-américain dans les Années 60.

Du populisme, le justicialisme partage l'idéologie vague et démagogique qui satisfait les masses, l'idée de l'alliance des classes ainsi que le lien privilégié tissé entre le Lider et la foule.

Au reste, l'expression "socialisme national" serait adaptée mais elle se prêterait trop facilement à de malencontreux glissements sémantiques.

Nous en concluons que le péronisme est une forme de Communautarisme avant la lettre, un rameau de l'arbre national-révolutionnaire.

 

Patrick KERAMBRUN

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